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[Tribune] Dis Papou, qui nous nourrira demain ?

, mis à jour le 08/10/2026 à 21h45
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Grégory Mèche dans une ferme

Alors que les aléas climatiques fragilisent les producteurs et les filières agricoles, Grégory Mèche, directeur de la Caisse des écoles du 20e arrondissement de Paris, s’interroge sur l’avenir de l’alimentation. Dans cette tribune adressée à ses petites-filles, il questionne le rôle des cantines et de la commande publique pour préserver les filières et permettre à ceux qui nous nourrissent de continuer à produire demain.

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Dis papou, qui nous nourrira demain ?

Il y a des questions d’enfants qui paraissent simples jusqu’au moment où l’on essaie d’y répondre. Celle-ci, mes chéries, pourrait bien être de celles-là.
J’aimerais vous répondre : les mêmes qu’aujourd’hui. Des femmes et des hommes qui sèment, plantent, élèvent, récoltent, transforment. Des maraîchers, des arboriculteurs, des céréaliers, des éleveurs. Des gens qui se lèvent tôt, regardent le ciel plus souvent que leur téléphone et savent mieux que beaucoup d’entre nous qu’avant d’être une marchandise, ce que nous mangeons est d’abord le résultat fragile d’une rencontre entre une terre, de l’eau, du soleil, du travail et du temps. J’aimerais vous répondre cela simplement. Mais après cet été, je ne le peux plus tout à fait.
Parce que derrière les chiffres, derrière les records de température, les hectares brûlés, les nappes qui baissent et les sols qui se dessèchent, il y a des visages. Il y en a toujours eu. Mais cet été, certains de ces visages sont devenus pour moi impossibles à dissocier de ce que je mets — ou de ce que je ne peux plus mettre — dans l’assiette des enfants.
Il y a Christian. Christian produit des légumes biologiques en Île-de-France. Cet été, en dix minutes, la grêle lui a pris près de 80 tonnes de tomates et de courgettes. Dix minutes. Il avait fallu des mois pour préparer les sols, planter, cultiver, surveiller, désherber, arroser, attendre. Dix minutes pour tout perdre. Ces tomates, je devais notamment les servir aux enfants dans mes cantines. Elles n’y seront pas.
Voilà aussi à quoi ressemble le dérèglement climatique dans mon métier. Pas seulement à une courbe de température. À une tomate qui n’arrivera jamais dans une assiette. À un producteur qu’il faut appeler pour lui dire que l’on a compris. À un marché public qu’il faut adapter. À une production qu’il faut trouver ailleurs. Et derrière tout cela, à un homme qui a travaillé pendant des mois pour une récolte qui, en quelques minutes, n’existe plus.

Il y a aussi Leslie

Il y a aussi Leslie. Et puis il y a les éleveurs. Alors oui, mes chéries, il a fait très chaud.
Elle produit des kiwis à 28 kilomètres de mes cantines, dans les Yvelines. Leslie a regardé les bourgeons de ses fruits brûler sous la chaleur en quelques jours. Pas dans trente ans. Pas dans les scénarios climatiques de 2050. Cet été. Ceux qui ont passé les journées les plus chaudes à ventiler les bâtiments, brumiser, surveiller l’eau, modifier les horaires d’alimentation, tenter simplement de protéger leurs animaux. Par endroits, malgré ces efforts, la chaleur a provoqué une surmortalité importante dans les élevages porcins et avicoles. Ce n’est pas une projection scientifique : c’est arrivé cet été. L’été 2026 aura été le plus chaud jamais mesuré en France depuis 1900. Cinquante-trois jours de vagues de chaleur. Près de 40 % de pluie en moins. Une sécheresse des sols jamais observée à cette échelle. Des incendies d’une ampleur exceptionnelle.
Mais je ne veux pas vous assommer avec des chiffres. Vous en trouverez suffisamment lorsque vous serez grandes. Je veux vous parler de ce qu’ils racontent. Ils racontent qu’un événement climatique n’est jamais seulement un événement climatique lorsqu’il touche celui qui nous nourrit. Il devient une crise économique. Une crise sociale. Une crise alimentaire. Et parfois une crise humaine.

Et l’eau, Papou ? Il y en aura encore pour tout le monde ?

À un moment, il faut choisir ce que nous voulons réellement préserver. Et surtout accepter d’en payer collectivement le prix. C’est là que la question agricole rejoint la question sociale. Car je ne veux pas davantage d’une alimentation durable qui deviendrait le privilège de ceux qui peuvent se la payer. Une transition qui ruine le producteur n’est pas une transition réussie. Mais une transition qui exclut les familles modestes de l’accès à une alimentation saine ne l’est pas davantage.
Voilà pourquoi, à mes yeux, transition écologique et transition sociale sont désormais inséparables. L’une sans l’autre fabrique soit du renoncement, soit de l’injustice. Voilà peut-être la question la plus difficile. Parce que sans eau, il n’y a pas d’agriculture. Il n’y a d’ailleurs pas grand-chose. Il faut donc sortir des réponses trop faciles. Dire qu’il ne faudrait jamais stocker d’eau serait absurde. Faire comme si nous pouvions en stocker toujours davantage sans interroger nos usages le serait tout autant. L’eau est devenue l’un de nos grands sujets de partage. Entre les habitants. Les agriculteurs, les industriels, les rivières, les nappes, les forêts. Et les générations qui viendront après nous. Elle oblige à cette chose devenue terriblement difficile : arbitrer.
Arbitrer, cela signifie commencer beaucoup plus tôt.
Mais arbitrer ne signifie pas simplement décider qui pourra prélever davantage. Cela signifie commencer beaucoup plus tôt. Retenir l’eau dans les sols. Replanter lorsque cela est pertinent. Préserver les haies. Restaurer les zones humides. Choisir des cultures mieux adaptées lorsque c’est possible. Moderniser l’irrigation. Réutiliser certaines eaux lorsque les conditions sanitaires le permettent. Stocker là où cela est nécessaire et soutenable. Et surtout organiser la ressource à l’échelle des territoires plutôt que d’attendre chaque été pour constater qu’elle manque. L’État finance déjà certains projets d’irrigation plus efficients et des démarches territoriales d’adaptation agricole ; il faut précisément apprendre de ces expériences et accélérer ce qui fonctionne. Car nous avons beaucoup appris à gérer la pénurie. Il est temps d’apprendre davantage à préparer la rareté.

Mais Papou, pourquoi ils continuent à faire ce métier si c’est devenu si difficile ?

Je ne sais pas toujours. Peut-être parce qu’on ne quitte pas facilement une terre que l’on a reçue. Parce que certains métiers sont davantage qu’un métier. Parce qu’une ferme est parfois une histoire familiale. Parce qu’on aime produire. Parce qu’on aime voir pousser. Parce qu’on éprouve une fierté particulière à nourrir les autres.
Mais je sais une autre chose. Nous ne pouvons pas continuer à demander à ceux qui nous nourrissent d’absorber seuls toutes nos contradictions. Nous voulons une alimentation saine. Nous voulons qu’elle reste accessible. Nous voulons que les agriculteurs vivent correctement de leur travail. Nous voulons moins de produits phytosanitaires. Nous voulons protéger l’eau. Nous voulons préserver les sols. Nous voulons des animaux élevés dans de bonnes conditions. Nous voulons davantage de produits français. Nous voulons réduire notre dépendance alimentaire. Et nous voudrions parfois que tout cela ne coûte rien de plus. L’équation ne tient pas. Elle n’a probablement jamais tenu. Un agriculteur ne peut pas être à la fois producteur, assureur contre le climat, gardien de notre souveraineté, protecteur de la biodiversité, gestionnaire de l’eau et variable d’ajustement de notre pouvoir d’achat.

Alors Papou, on fait quoi pour que Christian puisse encore planter l’année prochaine ?

Voilà la question qui m’intéresse. Parce que je ne veux pas vous écrire seulement pour vous dire que le monde va mal. Je ne veux pas être de cette génération qui documenterait parfaitement les catastrophes tout en expliquant à la suivante qu’elle était impuissante à les éviter. Des solutions existent. Aucune ne suffira seule. Mais nous pouvons commencer par quelque chose d’assez simple : cesser de considérer l’alimentation uniquement comme un marché de produits et commencer à la considérer aussi comme une politique de sécurité.
Lorsque je construis un marché alimentaire pour mes cantines, je n’achète pas seulement des tomates, de la viande, du pain ou des pommes. Je choisis aussi, dans les limites qui sont les miennes, quel modèle de production je contribue à faire vivre. Je peux rechercher le prix le plus bas. Ou regarder le coût réel. Je peux acheter une denrée. Ou essayer de sécuriser une filière. Je peux changer de fournisseur au premier soubresaut. Ou construire une relation suffisamment solide pour que chacun puisse traverser les difficultés. C’est cette deuxième voie que je crois nécessaire. Contractualiser davantage. Donner de la visibilité. Construire des débouchés durables. Accepter des mécanismes de révision de prix lorsqu’ils sont objectivement justifiés. Travailler avec les producteurs et les fournisseurs en amont plutôt que découvrir leurs difficultés lorsqu’ils ne peuvent plus livrer. Faire de la qualité, de la résilience et de la juste rémunération autre chose que les lignes vertueuses d’un cahier des charges. En faire des décisions économiques.
La commande publique alimentaire représente un levier considérable. Elle nourrit chaque jour des millions d’enfants, de patients, de personnes âgées, d’agents publics. Elle peut être seulement un acheteur. Ou elle peut devenir l’un des outils qui sécurisent la transformation agricole. Je crois profondément à cette deuxième possibilité. Mais elle suppose que nous changions nous aussi.
Que nous acceptions parfois qu’une tomate produite correctement, payée justement à celui qui l’a cultivée et issue d’une filière que nous voulons préserver ne puisse pas être éternellement négociée quelques centimes moins cher.
Le moins cher n’est pas toujours le moins coûteux. Nous le découvrons souvent lorsqu’il est trop tard.

Mais Papou, quand tout est détruit, on fait quoi ?

On aide, évidemment. Lorsqu’une récolte disparaît en dix minutes, lorsqu’un élevage est frappé par la canicule ou lorsqu’une exploitation risque de ne pas se relever, la solidarité nationale doit jouer. C’est précisément l’une des fonctions de la puissance publique. Mais son rôle ne peut pas commencer après la catastrophe. L’État ne peut pas être seulement l’assureur de nos renoncements. Il doit être aussi l’organisateur de notre adaptation.
Cela signifie investir avant. Avant la grêle. Avant la sécheresse. Avant la surmortalité animale. Avant que l’exploitation ne soit au bord du gouffre. Dans la recherche. Dans l’adaptation des cultures. Dans les économies d’eau. Dans la protection des vergers. Dans les bâtiments d’élevage. Dans les sols. Dans l’assurance climatique. Dans l’accompagnement des producteurs qui acceptent de transformer leur exploitation.
Et cela suppose aussi une politique cohérente : on ne peut pas demander aux agriculteurs de prendre seuls le risque de la transition, puis intervenir financièrement lorsque ce risque les a conduits au bord de la rupture. Il faut indemniser les catastrophes. Mais préparer doit devenir aussi important que réparer.
Et puis il y a notre part. La mienne commence dans mes cantines. Préparer treize mille cinq cents repas chaque jour, ce n’est pas seulement acheter des denrées : c’est aussi contribuer, modestement mais réellement, à décider quelles filières nous voulons encore avoir demain. Je continuerai donc à chercher des producteurs, à construire des marchés qui donnent de la visibilité, à défendre le juste prix et, lorsque cela est possible, à préférer la solidité d’une filière à quelques centimes économisés sur une facture.
Une cantine ne sauvera pas, à elle seule, l’agriculture française. Mais elle peut choisir de ne pas être seulement spectatrice. C’est peut-être cela, au fond, la souveraineté alimentaire : savoir qui nous nourrira demain, comment, et si celui qui le fera pourra encore vivre dignement de son travail.
Alors, mes chéries, je ne peux pas vous promettre qu’il n’y aura plus de grêle, de sécheresses, d’incendies ou de canicules, ni que nous réussirons toutes les transformations qu’il faudra engager. Mais je crois que ma génération vous doit au moins trois choses : ne pas fermer les yeux, ne pas laisser seuls ceux qui nous nourrissent, et ne pas attendre chaque catastrophe pour commencer à agir.
Pour que Christian puisse encore planter. Pour que Leslie puisse encore récolter. Pour que les éleveurs puissent adapter leurs exploitations sans avoir à choisir entre leur transformation et leur survie économique. Et pour que, demain encore, lorsque des enfants s’assiéront à la table d’une cantine, nous sachions d’où vient ce qu’ils mangent, comment cela a été produit et si celui qui l’a produit a pu vivre de son travail. Car derrière la question que vous me posez aujourd’hui — « Dis Papou, qui nous nourrira demain ? » — il y en a toujours une autre. La même que dans ma première lettre. Celle que je voudrais que votre génération n’ait jamais besoin de poser à la mienne :
Dis Papou…
Vous saviez.
Alors pourquoi vous n’avez rien fait ?
 

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