[Tribune] « Dis Papou, c’est quoi, la loi Duplomb ? »

, mis à jour le 10/09/2026 à 21h53
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grégory Mèche

Dans cette tribune, Grégory Mèche, directeur général de la Caisse des écoles du 20e arrondissement de Paris, interpelle sur les choix opérés en matière de politique agricole. Pesticides, eau, revenu des producteurs, souveraineté alimentaire : à travers un dialogue avec une enfant, il questionne aussi le rôle de la restauration collective et de la commande publique dans la transition agricole.
 

 

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Il y a des questions d’enfant qui sont des jugements différés. Celle-ci en sera un. Tu me la poseras dans dix ans, quinze peut-être, quand ce nom aura rejoint dans les manuels la longue liste des textes dont on ne sait plus très bien s’ils ont fait date ou simplement fait diversion. Et ce jour-là, je ne pourrai pas me contenter de te répondre en administratif. Il faudra que je te réponde en témoin.
J’aurais aimé pouvoir te dire : c’est une loi qui a protégé les paysans. Qui leur a garanti un revenu digne de leur travail. Qui a interdit qu’on leur achète leur production en dessous de ce qu’elle coûte à produire, car il faut mesurer l’étrangeté d’un monde où cette phrase a besoin d’être écrite. Qui les a mis à l’abri d’une concurrence déloyale.
Ce ne serait pas vrai.
En juillet 2026, le Parlement français a autorisé, pour trois ans et sous conditions, le retour de substances de la famille des néonicotinoïdes : flupyradifurone pour la betterave, la pomme et la cerise, acétamipride pour la noisette. Ces molécules, nous avions commencé à les interdire parce que nous savions ce qu’elles font aux pollinisateurs, c’est-à-dire à la condition même de toute récolte future. Le même texte a fixé l’objectif de doubler les capacités de stockage d’eau agricole d’ici à 2035, en réduisant au passage la capacité des instances locales à s’y opposer.
On m’objectera l’encadrement, la temporalité, l’avis des agences sanitaires. Soit. Je ne ferai pas à ce texte le procès d’être un empoisonnement délibéré. Il ne l’est pas, et la peur est un mauvais outil de pensée. Mais je lui ferai un autre procès, plus grave peut-être : celui d’avoir choisi, en pleine connaissance de cause, la voie qui n’exigeait rien de personne.
Car voilà ce qu’il faut comprendre, et que je devrai t’expliquer : une dérogation n’est jamais seulement une mesure technique. C’est un aveu. L’aveu qu’on n’a pas préparé l’alternative qu’on prétendait vouloir. Pendant des années, on a sous-financé la recherche agronomique, le biocontrôle, l’accompagnement des transitions, puis on a constaté, avec une gravité de circonstance, que les solutions manquaient. Mais quand on n’a pas semé les solutions, il ne faut pas s’étonner de récolter des impasses. Et quand l’impasse est là, on baptise « pragmatisme » ce qui n’est que l’absence d’avoir voulu.
Ce n’est pas une loi contre les pesticides ou pour les pesticides. C’est une loi sur notre rapport au temps. Elle organise, une fois encore, le transfert silencieux d’une dette écologique, sanitaire et économique, du présent qui décide vers l’avenir qui subira. Toi, en l’occurrence.

Mais Papou, pourquoi les agriculteurs utilisent ces produits, s’ils sont dangereux ?

Ta question, ma chérie, est plus juste que bien des éditoriaux. Parce qu’elle ne cherche pas un coupable : elle cherche une cause.
Un agriculteur ne choisit pas le système dans lequel il travaille. Il hérite d’un modèle, de dettes, de contrats, de prix fixés loin de ses champs par des centrales d’achat et des accords commerciaux. On lui demande tout à la fois : produire plus, produire mieux, produire moins cher. Et lorsque cette triple injonction l’étrangle, car elle est intenable, elle a toujours été intenable, on lui tend une dérogation chimique comme on tend un analgésique à celui dont on refuse de traiter la maladie.
C’est ici que réside la véritable malhonnêteté du débat public. On a voulu nous faire croire que la santé des enfants et la survie des agriculteurs étaient deux causes rivales, qu’il fallait arbitrer entre l’abeille et le betteravier. Or les premières victimes des pesticides sont ceux qui les épandent. Les premiers dépendants des sols vivants, de l’eau propre et des insectes pollinisateurs sont ceux qui cultivent. Ceux qu’on prétend opposer sont embarqués dans le même bateau. Et pendant qu’on les fait se quereller sur le pont, personne ne demande qui a tracé la route.
L’exposition professionnelle aux pesticides est associée, avec une forte présomption scientifique, à des cancers, à la maladie de Parkinson, à des atteintes cognitives et respiratoires. Ce ne sont pas des slogans de manifestation. Ce sont des vies de paysans, abrégées ou diminuées, que la Nation a mis des décennies à seulement reconnaître.
Alors non, ce n’est pas défendre les agriculteurs que de prolonger leurs dépendances. C’est défendre le système qui les use, contre eux.
On invoque la souveraineté alimentaire. Le mot est beau ; l’usage qu’on en fait l’est moins.
Il n’y a pas de souveraineté dans la dépendance, fût-elle chimique, énergétique ou commerciale. Une agriculture suspendue à des molécules brevetées, à des intrants importés, à des marchés mondiaux erratiques, n’est pas souveraine : elle est sous perfusion, et l’on confond la perfusion avec la vigueur. La souveraineté véritable se mesure à ce qui demeure quand tout le reste vacille : la fertilité d’un sol, la disponibilité d’une eau propre, le nombre et la solidité de ceux qui cultivent, leur capacité à vivre de leur travail et à transmettre leur ferme à quelqu’un qui veuille bien la reprendre.
Or c’est précisément ce capital-là que nous entamons. Dégrader les sols et l’eau pour sauver quelques campagnes de production, c’est vendre l’atelier pour payer les échéances. Et il n’est pas besoin d’être économiste pour savoir comment finit ce calcul.
L’eau, justement. Tu me demanderas pourquoi ils veulent en stocker davantage, et je te répondrai que le besoin est réel : il fait plus chaud, les sécheresses s’allongent, nier cela serait une autre forme de mensonge. Mais l’eau n’est pas un bien comme les autres. Elle circule, elle relie, elle ne s’arrête à aucune limite de propriété, c’est même sa définition. Un bien commun, dès lors qu’on le capte sans repenser les usages, cesse d’être commun sans cesser d’être vital. Doubler le stockage sans transformer les cultures ni organiser démocratiquement le partage, ce n’est pas s’adapter au climat qui vient : c’est équiper l’ancien monde pour qu’il tienne quelques années de plus, au prix de tous les autres usagers de la rivière.
Il faut maintenant que je te dise d’où je parle, car une conviction sans ancrage n’est qu’une opinion.
Chaque jour, avec mes équipes à la Caisse des écoles du 20e arrondissement, nous préparons près de 13 500 repas pour des enfants. Ce chiffre, je le porte depuis assez longtemps pour savoir ce qu’il contient : des menus pensés selon les saisons, des fournisseurs qu’on interroge et qu’on pousse, des fiches techniques qu’on épluche, du bio qu’on développe ligne à ligne, budget après budget. C’est un travail obstiné, quotidien, sans gloire. Et c’est précisément pour cela que je sais où il s’arrête. Nous sommes des milliers chaque jour dans le pays, les mains dans la marmite, à nourrir des enfants.
Aucune cuisine, si exigeante soit-elle, ne remonte le cours d’une politique agricole. La qualité d’un repas se décide bien avant nous : dans la terre, dans l’eau, dans la graine, dans le prix payé à celui qui a produit, dans le vol des insectes au-dessus du champ. Nous sommes le dernier maillon d’une chaîne dont les premiers se défont. Et il y a quelque chose d’absurde, presque d’indécent, à demander aux cantines d’être toujours plus vertueuses pendant que la loi organise, en amont, la fragilisation de ce qui rend cette vertu possible. On ne confie pas au dernier maillon la charge de retenir toute la chaîne.
La restauration collective pourrait pourtant être autre chose qu’une variable : un levier. Des milliards d’euros de commande publique, chaque année, capables d’offrir des débouchés stables à ceux qui prennent le risque de la transition. Encore faudrait-il que la puissance publique parle d’une seule voix, celle qui achète et celle qui légifère.

Alors, qu’est-ce qu’il aurait fallu faire, Papou ?

Rien d’inconcevable. C’est peut-être cela le plus troublant : aucune des réponses n’exigeait du génie, seulement de la constance. Garantir le revenu avant d’assouplir les normes. Rendre réellement opposables aux importations les exigences que nous imposons à nos propres producteurs, car il n’y a aucune cohérence à interdire ici ce qu’on accepte d’importer de là-bas. Financer la recherche et les alternatives avant l’impasse, et non après. Assumer publiquement et financièrement une part du risque de transition, comme on l’a fait pour d’autres secteurs quand la Nation le jugeait stratégique. Et poser un principe simple : que le doute scientifique ne soit plus systématiquement tranché en faveur du modèle en place, comme si l’existant avait, par le seul fait d’exister, raison.
Rien de tout cela n’a été fait à la hauteur nécessaire. Non par ignorance, nous sommes la génération la mieux informée de l’histoire sur les conséquences de ses actes. Par arbitrage. Parce que les bénéfices de la transformation sont lointains et diffus, quand les coûts du courage sont immédiats et bruyants. La politique, quand elle renonce, renonce toujours dans ce sens-là.
Alors voilà, je crois, ce que je te répondrai.
La loi Duplomb, ce n’est pas le grand scandale que certains y voient, ni la mesure de bon sens que d’autres vantent. C’est quelque chose de plus ordinaire et de plus inquiétant : le moment où une société, sachant, choisit de surseoir. Une loi qui appelle « simplification » l’affaiblissement des protections, « souveraineté » la prolongation des dépendances, « pragmatisme » le report des décisions et qui, sous ces mots empruntés, demande à ta génération de solder les renoncements de la mienne.
Mais je ne veux pas clore cette lettre sur l’amertume, parce que l’amertume est une autre façon de renoncer.
Rien n’est écrit. Les agriculteurs ne sont pas nos adversaires. Ils sont, avec vous les enfants, les premiers créanciers de ce que nous n’avons pas fait. L’écologie sans justice sociale est une impasse ; la justice sociale qui épuise ses propres ressources est une promesse sans lendemain. Entre les deux, il existe un chemin, étroit mais praticable : une agriculture qui protège en même temps ceux qui nourrissent, ceux qui sont nourris, et la terre qui devra nourrir ceux qui viendront.
Ce chemin, il se décide. Il ne s’attend pas.
Car gouverner, ce n’est pas administrer les difficultés du jour. C’est faire en sorte qu’aucun enfant n’ait jamais à poser à son grand-père la seule question qui ne supporte pas de réponse :

« Vous saviez. Alors pourquoi n’avez-vous rien fait Papou ? »

Grégory Mèche

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