La souveraineté alimentaire peut-elle devenir reine en boulangerie ?
Le contexte géopolitique, les aléas climatiques ou encore les contraintes économiques viennent bousculer les évidences de la filière boulangerie-pâtisserie. L’origine de matières premières clé comme le blé ou le beurre était naturellement française, ce qui pourrait être remis en question. Dans le même temps, la maturité des consommateurs sur le sujet évolue, avec une meilleure compréhension des enjeux et notamment ceux liés à la rémunération de l’amont agricole.
Serons-nous bientôt contraints d’importer du blé pour répondre à la demande intérieure de cette céréale incontournable ? La fermeture du détroit d’Ormuz, liée à l’éclatement du conflit au Moyen-Orient, met la filière céréalière face à sa forte dépendance à des intrants importés. 33% des flux mondiaux d’engrais transitent habituellement par cet espace clé du commerce mondial (source Coface), et l’absence de ces précieux volumes a rapidement provoqué un renchérissement des cours de ces produits. Plus globalement, la géopolitique mondiale affecte le marché des énergies et carburants, qui tiennent une place centrale dans la structure de coûts des exploitations agricoles. Ces aléas pourraient être couverts si les cours du blé sur le marché Euronext progressaient de la même façon… ce qui n’est pas le cas. Depuis février, période de début de l’affrontement, ils n’ont gagné que quelques euros à la tonne, dépassant difficilement le seul des 200 euros mi-mai : il faut désormais 2,5 tonnes de blé pour acheter une tonne d’engrais azoté. Une situation inédite, qui vient surpasser les conséquences des crises ukrainienne et du Printemps arabe. Face à ce constat, et pour éviter d’affecter leurs trésoreries du fait d’un douloureux effet ciseau, les agriculteurs pourraient être amenés à mener des arbitrages au détriment du blé à l’automne prochain. Jachère ou cultures moins exigeantes en intrants (légumineuses notamment), des options de plus en plus envisagées, avec le risque d’une chute drastique des volumes disponibles pour la filière blé-farine-pain en 2027.
Vers un changement de modèle ?
La grogne ainsi générée dans les champs finit par se faire entendre dans les hautes instances de la République. Début avril, le projet de loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles a été présenté en Conseil des ministres. Ce dernier intègre notamment des dispositifs visant à placer le coût de production des denrées comme base de construction de leur prix de vente. Un changement d’approche défendu de longue date par les promoteurs d’un commerce équitable nord-nord, à l’image du label Agri-Éthique. « Les prix sont la clé pour renforcer la souveraineté alimentaire du pays. L’Etat porte une forte responsabilité sur ce sujet, mais nous observons que les consommateurs autant que les producteurs lui accordent une faible confiance pour agir sur ce terrain », note Ludovic Brindejonc, directeur de la démarche qui a dépassé le seuil symbolique du milliard de ventes consommateurs en 2025. Le responsable s’appuie sur un baromètre commandé à Toluna Harris Interactive, réalisé afin de mesurer la maturité des Français sur le sujet de la souveraineté alimentaire.
Des Français plus sensibles et informés
« Désormais, les consommateurs savent ce qui se cache derrière ces deux mots. Non seulement ils sont 64% à reconnaître le terme, mais il arrive également en sixième place dans les préoccupations de la population, juste derrière l’emploi mais devant des thématiques phare telles que la protection de l’environnement, les inégalités sociales ou la réindustrialisation. Ainsi, 95% du public juge le sujet important ou prioritaire », se réjouit-on chez Agri-Éthique. Alors que la dépendance aux importations est portée du doigt, une solution évidente se dessine : mieux rémunérer les agriculteurs en faisant évoluer les habitudes de consommation. 79% des Français seraient prêts à payer 3 à 5 % sur leur panier alimentaire pour soutenir à modèle agricole plus souverain. « Du côté des agriculteurs, 88% demandent la mise en place de contrats pluriannuels, qui sécurisent leurs revenus en se basant sur leurs coûts de production. La maturité pour rejoindre des démarches telles que la nôtre s’est considérablement accrue : 50% d’entre eux ils sont prêts à accepter des prix inférieurs au marché dès lors que la rémunération est correcte », poursuit Ludovic Brindejonc.
Un timide engagement en boulangerie
Même si la boulangerie a été la première filière ciblée par Agri-Éthique - dès 2013 -, conjointement avec l’amont agricole et la meunerie qui y sont associés, l’écrasante majorité des professionnels n’a pas mené sa révolution en terme d’achats. Sous la contrainte de l’inflation, les infidélités à la Ferme France se sont même multipliées, aussi bien sur des matières premières de base, comme le beurre, que sur des références liées à la diversification des gammes. Alors que l’on estime, par exemple, une part de 60% de poulet importé dans l’ensemble de la filière restauration, la boulangerie ne fait pas exception. Pour débloquer la propension à payer des consommateurs précédemment évoquée, qui permettrait de bâtir des approvisionnements plus responsables, accentuer la transparence et miser sur des labels indépendants serait la voie la plus efficace. Le baromètre Agri-Éthique dévoile que 63% des consommateurs recherchent les mentions d’origine sur les emballages - lesquelles pourraient se déployer sur des étiquettes ou affiches dans une boulangerie -. La présence de logos et labels est également un élément de choix déterminant pour 56% du public. « Notre rôle, en tant que label détenu par des agriculteurs et reconnu par les consommateurs, est de construire un pont entre le champ et l’assiette », confirme Ludovic Brindejonc. Un pont sur lequel 1 000 boulangers français sont déjà montés, en rejoignant la démarche de commerce équitable… ce qui reste bien peu face aux dizaine de milliers d’entreprises que compte la filière.