Stratégie alimentation-climat : deux ans et demi de retard pour une feuille de route très attendue
Prévue pour 2023, la Stratégie nationale pour l'alimentation, la nutrition et le climat (SNANC) a finalement été publiée le 11 février. Décryptage des ambitions et moyens de ce document tant attendu.
Après deux ans et demi de reports, la SNANC voit enfin le jour. Ce document stratégique, prévu par la loi Climat et Résilience d'août 2021, doit guider la politique alimentaire française jusqu'en 2030. Cette stratégie, tant attendue, part d’un constat alarmant. 32 % de la population adulte consomme trop de viande hors volaille, 63 % trop de charcuterie, 71,7 % ne mangent pas suffisamment de fruits et légumes. La précarité alimentaire touche désormais 16 % des Français fin 2022, contre 12 % en juillet de la même année. Côté santé, 17 % des adultes sont obèses et un tiers en surpoids.
Le système alimentaire français représente par ailleurs 24 % de l'empreinte carbone des ménages. À l'échelle mondiale, il génère 37 % des émissions de gaz à effet de serre d'origine humaine. En outre, 300 000 tonnes de produits alimentaires consommables finissent à la poubelle chaque année dans l'Hexagone.
Des objectifs chiffrés pour 2030
Face à ces enjeux, la SNANC fixe quatre objectifs généraux : réduire de 30 % la prévalence du surpoids chez les enfants, tendre vers la disparition de l'insécurité alimentaire, réduire les émissions de gaz à effet de serre de 50 % entre 1990 et 2030, et améliorer la souveraineté alimentaire. Comment y parvenir ? La stratégie prévoit une évolution progressive des régimes alimentaires conformes aux repères du PNNS : augmentation de la consommation de fruits et légumes, de légumineuses, de fruits à coque et de céréales complètes, consommation suffisante mais limitée de poisson et de produits laitiers, et surtout une limitation de la consommation de viandes et de charcuterie, en particulier importées.
Sur le plan opérationnel, le gouvernement vise 12 % de consommation de produits bio en valeur, 50 % de produits durables et de qualité dont 20 % de bio en restauration collective, une réduction de 50 % du gaspillage alimentaire d'ici 2025-2030 selon les secteurs, et 80 % du territoire couvert par des Projets Alimentaires Territoriaux reconnus.
La stratégie prévoit également plus de 30 % de fruits et légumes dans l'aide alimentaire et 3 000 communes bénéficiaires de l'aide à la tarification sociale en restauration scolaire.
Quatorze actions phares annoncées
Parmi les mesures emblématiques figure l'interdiction d'achat de denrées alimentaires non européennes pour les restaurants collectifs de l'État, de ses établissements et des entreprises publiques. La distribution et la restauration commerciale devront afficher la transparence sur leurs pourcentages d'achats de produits durables et de qualité.
Le document prévoit l'amélioration de la composition nutritionnelle de l'offre alimentaire via des seuils maximaux en sel, sucres et gras, l'encadrement réglementaire de la qualité nutritionnelle en crèches et Ehpad, et la réduction de l'exposition des enfants aux publicités pour produits trop gras, sucrés ou salés. L'accompagnement de la restauration collective vers l'atteinte des objectifs EGalim, l'amélioration de la qualité de l'aide alimentaire via le programme "Mieux manger pour tous", et le renforcement des contrôles anti-gaspillage complètent ce volet.
L'aveu d'un État mauvais élève
En janvier, lors d'un déplacement en Eure-et-Loir, le Premier ministre Sébastien Lecornu reconnaissait les carences de l'administration : "C'est un peu inédit ce que je fais, parce qu'en général, les ministres, ils aiment bien annoncer des bonnes nouvelles. Moi, je suis venu vous dire qu'on n'était pas bon et que ça ne pouvait pas durer."
Sur 1 Md€ de commandes publiques alimentaires annuelles, l'État ignore combien va à l'étranger ou hors Union européenne. "L'État et les parlementaires ont pris des lois pour donner des obligations aux collectivités territoriales, lesquelles les ont en partie remplies. Et l'État, lui, n'a absolument pas montré l'exemple", souligne la SNANC.
Une gouvernance à plusieurs niveaux
La mise en œuvre s'appuiera sur un comité interministériel présidé par le Premier ministre, un comité opérationnel restreint (DGAL, DGS, CGDD, SGPE), des comités régionaux de l'alimentation (CRALIM) et des réseaux de Projets Alimentaires Territoriaux. Cette architecture institutionnelle doit assurer la cohérence entre les niveaux national, régional et territorial. Les prochains Programmes nationaux nutrition santé (PNNS) et pour l'alimentation (PNA) viendront décliner opérationnellement la stratégie.
La SNANC s'appuiera sur plusieurs sources de financement : le plan France 2030 pour l'innovation dans l'alimentation durable, le Pacte des Solidarités 2023-2027 avec le programme "Mieux manger pour tous", l'appel à projets interministériel (actuellement 3 millions d'euros annuels avec une montée en charge promise), les Fonds d'intervention régionaux des ARS, le programme européen "Lait et fruits à l'école", et les crédits de la planification écologique pour les PAT.
Le document ne précise toutefois pas le budget global alloué. Pour mémoire, la FAO a estimé en 2023 les coûts cachés du système alimentaire français à 177,5 Md€, dont 134,3 Md€ liés aux maladies chroniques.
Un calendrier sous tension
Avec une publication en février 2026 pour des objectifs à atteindre dès 2030, le calendrier apparaît serré. Certaines échéances sont déjà dépassées : la réduction de 50 % du gaspillage en distribution et restauration collective était prévue pour 2025. La stratégie devra désormais se concrétiser rapidement dans les futurs PNNS et PNA, dont les contenus détailleront les actions opérationnelles, les pilotes, les indicateurs et les livrables attendus sur l'ensemble du territoire, Hexagone et Outre-mer.
Réactions timorées
"On est soulagés que cette stratégie soit sortie, on avait très peur qu'elle soit enterrée", a déclaré à l'AFP Stéphanie Pierre, chargée des questions de santé publique à France Assos Santé, qui rassemble les principales associations de patients. "Mais on attendait une stratégie beaucoup plus courageuse". Stéphanie Pierre évoque plusieurs "renoncements". Elle y voit l'influence de "lobbies agroalimentaires" et regrette un manque de volonté pour encadrer la publicité contre la "malbouffe" ciblant les mineurs.
De son côté, Serge Hercberg, co-créateur du Nutri-Score, s'est aussi félicité que "la Snanc sorte enfin". Mais il regrette lui aussi "une frilosité et une timidité sur certains points comme l'absence d'avancées majeures en termes de réglementation de la publicité et du marketing pour éviter une surexposition, notamment des enfants, à la promotion d'aliments" dont "la consommation excessive (est) délétère pour la santé". Serge Hercberg déplore également l'absence d'"un objectif immédiat de réduction de la consommation des aliments ultra-transformés".
Pour le Réseau action climat (RAC), qui fédère plusieurs ONG environnementales, le texte comporte "beaucoup d'angles morts malgré certaines avancées". L'association de défense des animaux L214 dénonce "l'absence d'ambition sur la réduction de la consommation de viande", pour elle "la seule voie" pour garantir un système alimentaire et agricole viable".
AFP